Je l’ai appelée la maison jaune de Gemmayze, avec son balcon en fer forgé tourné vers la mer et ses volets écaillés ; elle fait partie de ces maisons abandonnées de Beyrouth qui semblent retenir leur souffle. Derrière ses persiennes closes se cache une histoire de famille, si proche de tant de trajectoires libanaises que l’on pourrait presque la deviner en longeant la rue. En tant qu’artiste franco-libanaise, je me suis laissée happer par cette maison abandonnée de Beyrouth , par son histoire de famille supposée et par ce qu’elle dit de notre mémoire collective. De cette rencontre naissent des aquarelles, comme des actes de résistance mémorielle autant qu’une œuvre d’art.
Ce récit n’est pas un dossier d’archives au sens strict. Il est une reconstitution sensible, nourrie par l’histoire du quartier, par ce que l’urbex révèle des maisons abandonnées ailleurs et par ma propre démarche artistique depuis le début de [beyt]. À travers cette maison jaune, je voudrais vous inviter à regarder autrement ces façades désertées de ces beaux quartiers de Beyrouth (Achrafieh, Gemmayze…) et à comprendre comment une aquarelle peut devenir un geste de sauvegarde lorsqu’aucun notaire ne parvient plus à rassembler les héritiers.
La maison jaune de Gemmayze : trois générations, des guerres et un balcon de fer forgé
Temps de lecture : ~11 min
Après une immersion dans les rues de Gemmayze on sent le poids de l'histoire et la beauté mélancolique des lieux abandonnés. Le Liban regorge de ces trésors oubliés, chacun porteur d'un récit poignant. C'est précisément cette atmosphère intemporelle et cette grandeur déchue que l'aquarelle originale « Qu’est-il arrivé à mon toit? » parvient à capturer, invitant à la contemplation d'une demeure figée dans le temps.

- La maison abandonnée de Gemmayzé : histoire de famille et de quartier
- Trois générations sous le balcon de fer forgé
- Comment naissent ces maisons abandonnées à Gemmayzé
- Reconstituer l’histoire d’une maison et de sa famille
- La maison jaune de Gemmayzé en aquarelle : acte de résistance mémorielle
- Comment retrouver l’histoire d’une maison abandonnée et de sa famille
- Synthèse : la maison jaune de Gemmayzé
- FAQ
La maison abandonnée de Gemmayzé : histoire de famille et de quartier
Dans chaque maison abandonnée de Gemmayzé plane une question simple et douloureuse : qui vivait ici avant que les murs ne se fissurent et que la nature reprenne ses droits ?
photo Bénédicte de Vanssay Moubarak
La maison jaune que j’ai choisie d’aquareller se dresse à l’angle d’une ruelle étroite : façade ocre patinée, garde-corps en fer forgé au balcon, fenêtres hautes typiques des maisons beyrouthines du début du vingtième siècle. Rien ne la distingue vraiment de ses voisines, sinon ce silence pesant et l’absence de linge aux fenêtres, si inhabituel dans ce quartier vivant.
Gemmayzé est un quartier de mémoire faite de cafés, d’escaliers qui grimpent et de vieilles maisons parfois centenaires. Il a connu les années fastes, la guerre civile, les reconstructions hésitantes, puis le souffle coupé par l’explosion du port et par la crise économique. Beaucoup de familles qui y vivaient depuis plusieurs générations se sont dispersées en France, au Canada ou dans le Golfe. D’autres se sont retrouvées empêtrées dans des héritages impossibles à démêler.
C’est souvent ainsi que naît une maison abandonnée dans un quartier ancien. La vie continue autour, les voitures se garent devant la porte, des bars ouvrent au rez-de-chaussée de l’immeuble voisin. Et au milieu, une façade close, comme un tiroir que personne n’ose ou ne peut rouvrir.
Trois générations sous le balcon de fer forgé
Pour comprendre cette maison jaune de Gemmayzé, j’ai imaginé une lignée de trois générations, inspirée de tant de récits que j’ai croisés depuis dix-huit ans en documentant les maisons libanaises.
Première génération : les bâtisseurs
Au début, il y a un couple. Appelons-les Elias et Mariam. Ils font partie de cette classe moyenne urbaine qui, au début du XXᵉ siècle, construit des maisons à la fois modestes et élégantes. Pas de triple arcade ici, mais des encadrements de fenêtres travaillés, des hauteurs sous plafond généreuses, un balcon en fer forgé qui donne sur la rue de Gemmayzé.
La maison est conçue comme un signe de réussite modeste. Au rez-de-chaussée, peut-être une petite boutique ou un atelier. À l’étage, l’appartement familial. Sur le balcon, l’été, on prend le café en saluant les voisins. La maison est pleine de gestes du quotidien : des rideaux cousus main, quelques icônes dans un coin, une bibliothèque qui s’enrichit lentement de livres en français et en arabe.
Deuxième génération : la fissure dans le récit
Vient la génération des enfants, puis des petits-enfants. Ils grandissent à Gemmayzé, vont au lycée français, traversent les années soixante et soixante-dix avec une certaine insouciance. Puis la guerre éclate. Les habitudes se brisent.
Dans les maisons abandonnées documentées par l’urbex, on retrouve souvent ce moment de rupture brutale : une table encore dressée, un calendrier figé, des lettres datées qui témoignent d’un départ précipité. Au Liban, cette rupture prend souvent la forme d’un exil. On ferme la porte de la maison en pensant partir pour quelques mois. On laisse les meubles, les photos familiales, le balcon qui attendra le retour.
Certains membres de la famille d’Elias et Mariam partent pour la France. D’autres restent, s’accrochent au quartier malgré les bombardements. La maison est parfois habitée, parfois laissée vide pendant plusieurs années. Chaque retour est un bricolage : on répare un volet, on repeint une pièce. Mais quelque chose s’est fissuré, pas seulement dans les murs.
Troisième génération : l’absence organisée
Arrive la troisième génération, née entre deux pays. Les cousins de Gemmayzé et ceux de Paris ne parlent pas toujours la même langue entre eux. Les racines sont éclatées. La maison jaune entre alors dans ce que j’appelle l’absence organisée. Personne ne décide d’en faire une maison abandonnée. Simplement, l’un des héritiers continue de payer les taxes quand il peut. On remet à plus tard la discussion sur la vente ou la rénovation. On s’en remet à un avenir plus stable qui ne vient pas.
Quand la crise économique frappe, quand l’explosion du port endommage les vitres ou la structure, la maison cesse d’être un refuge potentiel. Elle devient un problème à résoudre, un nœud de souvenirs et de contraintes juridiques. Les héritiers sont nombreux, éloignés. Certains sont introuvables. On ne sait plus très bien qui doit signer quoi. Peu à peu, la végétation s’invite sur le balcon en fer forgé. Les volets se gondolent. Le quartier change, mais la maison jaune reste en suspens, paisible et blessée.

photo Bénédicte de Vanssay Moubarak
Comment naissent ces maisons abandonnées à Gemmayzé
Des mécanismes d’abandon récurrents
Même si nous ne disposons pas d’une fiche officielle pour chaque maison abandonnée de Gemmayzé, les mécanismes qui mènent à l’abandon sont étonnamment récurrents. Dans de nombreuses explorations urbaines en Europe, on retrouve des maisons figées avec des objets personnels, des albums photo, parfois même des lettres datées d’il y a plusieurs décennies. Les occupants sont partis suite à un décès, à un conflit familial, à une crise politique ou économique. La succession n’a jamais été réglée. Le bien reste juridiquement existant, mais matériellement absent de la vie de la ville.
Un état défficient et non-protecteur
À Beyrouth, ces schémas se déclinent avec des spécificités locales : familles dispersées entre plusieurs pays ; registres fonciers parfois incomplets ; bâtiments endommagés par la guerre ou par l’explosion du port, puis laissés sans réparation faute de moyens ou de consensus entre héritiers.
Autour de ces maisons, il n'a a pas vraiment de protection. Trop souvent on privilégie la construction d'une tour au dépend de la sauvegarde de ces anciennes demeures. Des initiatives privées sont en marche mais ne viennent pas de l'état et de son Ministère de la Culture.
Reconstituer l’histoire d’une maison et de sa famille
Face à une maison abandonnée à Gemmayzé, plusieurs couches d’histoire cohabitent : celles que la famille a vécues, celles que le quartier projette et celles que l’on peut encore lire dans la matière même du bâtiment.
Les traces visibles
La façade raconte déjà quelque chose : un balcon en fer forgé plutôt travaillé suggère une certaine aisance ; une devanture de boutique murée au rez-de-chaussée évoque une activité commerciale interrompue ; la présence de carreaux de ciment anciens, de plafonds peints ou d’arcades renvoie à une époque de construction précise.
À l’intérieur, si l’on a la chance d’y entrer légalement, ce sont les objets qui deviennent guides : un calendrier arrêté sur une année charnière, des journaux qui parlent de guerre ou de départs, des photos de mariage prises en studio, des lettres en français ou en arabe. Un plafond richement peint qui témoigne du goût artistique de son propriétaire. Toutes ces traces permettent de reconstituer un récit, comme l’ont montré de nombreuses explorations de maisons abandonnées en Europe où une simple lettre datée a permis de comprendre pourquoi la maison était restée figée.
Les archives invisibles
Au-delà des objets, l’histoire de la maison est inscrite dans des archives administratives. Au Liban comme en France, il existe des registres fonciers et des cadastres qui conservent la mémoire des propriétaires successifs. Les actes de vente, de succession ou d’hypothèque disent les changements de génération, les difficultés économiques, parfois les conflits.
Pour un chercheur, un curateur ou un membre de la diaspora qui souhaiterait remonter à l’histoire d’une maison familiale, ces sources sont précieuses. Elles demandent du temps, de la persévérance et une certaine familiarité avec le système local. Mais elles permettent de redonner des noms et des visages à ce qui, vu de la rue, pourrait n’être qu’une façade vide.
La maison jaune de Gemmayzé en aquarelle : acte de résistance mémorielle
Lorsque je me tiens devant une maison abandonnée à Beyrouth, que ce soit à Gemmayzé ou ailleurs, je ne cherche pas le spectaculaire. Je cherche les silences : les rideaux déchirés, la plante qui continue de pousser sur le balcon, la trace d’un tableau décroché sur un mur.
Ces silences, ces traces d'une vie suspendue, sont autant de récits non dits qui résonnent en nous. Ils évoquent la fragilité de l'existence et la force des liens qui nous unissent à nos foyers, même après un départ précipité. C'est précisément cette résonance émotionnelle que la Miniature We'll Be Back parvient à saisir avec délicatesse. À travers l'image d'un fauteuil familier et d'un jouet oublié, cette œuvre d'art nous invite à contempler les souvenirs laissés derrière soi et l'espoir persistant d'un retour.
L’aquarelle que j’ai consacrée à cette maison jaune de Gemmayzé s’inscrit dans cette démarche. Depuis dix-huit ans, avec le commencement de [beyt]by 2bdesign, je peins les maisons libanaises menacées, abandonnées, parfois déjà détruites. Mon pinceau agit comme un appareil d’archives affectives. Je sais que je ne peux pas sauver le bâtiment. Mais je peux sauvegarder sa présence dans notre mémoire visuelle.
La transparence de l’aquarelle me permet de suggérer ce qui n’est plus : une couche de couleur pour les années de prospérité, une autre plus terne pour les blessures de la guerre, des lavis qui laissent apparaître le papier comme des zones d’oubli. Le balcon en fer forgé devient alors un motif central, presque un personnage. Il incarne à la fois la finesse de l’artisanat d’autrefois et la fragilité de ce qui reste.
Pour vous qui vivez en France ou ailleurs, cette aquarelle n’est pas qu’un objet décoratif. Elle peut être un fragment de territoire emporté avec vous, un pont entre vos souvenirs d’enfance à Gemmayzé et votre vie actuelle à Paris, Lyon ou Marseille. C’est aussi, pour les amateurs d’art urbex, une autre manière d’aborder la ruine : non pas comme un spectacle, mais comme un témoignage éthique, assumé comme tel. Si vous souhaitez découvrir d’autres maisons ainsi sauvées par la peinture, je vous invite à parcourir la collection d’aquarelles sur Beyrouth et le Liban sur le site [beyt] by 2bdesign (collection Aquarelles).
Comment retrouver l’histoire d’une maison abandonnée et de sa famille
Même si chaque pays a ses spécificités, les grandes étapes pour retracer l’histoire d’une maison abandonnée et de sa famille se ressemblent souvent.
- Identifier précisément la maison : noter l’adresse exacte, repérer la parcelle sur un plan cadastral, relever les éléments architecturaux distinctifs.
- Consulter les registres fonciers locaux : au Liban comme en France, ils conservent les noms des propriétaires successifs, les dates d’achat et les transmissions.
- Vous rapprocher de la municipalité : les services d’urbanisme peuvent parfois indiquer si un projet de réhabilitation est en cours, s’il existe des mesures de protection patrimoniale ou quels sont les interlocuteurs à contacter.
- Recueillir des témoignages oraux : dans un quartier comme Gemmayzé, les voisins, les commerçants, les anciens du quartier sont souvent les meilleures archives vivantes. Ils savent qui vivait là, à quelle époque la maison s’est vidée, s’il s’agissait d’une famille connue.
- En cas de succession complexe, faire appel à des professionnels du droit ou à des spécialistes des successions, qui peuvent aider à démêler une généalogie dispersée entre plusieurs pays.
Ces démarches sont longues, parfois frustrantes. Mais elles participent d’une même volonté que celle qui guide mon aquarelle : refuser que la maison jaune devienne un simple décor sans histoire.
| Étape | Objectif principal |
|---|---|
| Identifier précisément la maison | Situer la maison abandonnée de Gemmayzé dans son environnement urbain et relever ses caractéristiques architecturales. |
| Consulter les registres fonciers locaux | Retracer la chaîne des propriétaires, les dates de transmission et les éventuelles hypothèques. |
| Se rapprocher de la municipalité | Savoir si un projet de réhabilitation ou une protection patrimoniale concerne la maison et connaître les interlocuteurs officiels. |
| Recueillir des témoignages oraux | Compléter les archives écrites par les souvenirs des voisins et des anciens du quartier. |
| Faire appel à des professionnels du droit | Démêler les successions complexes et les héritages dispersés entre plusieurs pays. |
Synthèse : la maison jaune de Gemmayzé entre architecture, mémoire et exil
En racontant la maison jaune de Gemmayzé, trois générations, des guerres et un balcon de fer forgé, je cherche à rendre visible ce lien intime entre architecture, mémoire et exil. Chaque maison abandonnée de Beyrouth est une famille en suspens, un récit interrompu que l’on peut choisir de regarder, d’enquêter, de peindre. Si vous souhaitez poursuivre ce voyage entre art et mémoire du Liban, je vous invite à découvrir ma démarche d’artiste franco-libanaise et d’autres maisons aquarellées!
FAQ
Cette maison jaune de Gemmayzé existe-t-elle vraiment ?
Oui, la maison qui a inspiré cette aquarelle existe bel et bien à Gemmayzé mais elle n'est pas unique. En revanche, l’histoire familiale que je raconte est une reconstitution plausible, nourrie de nombreux récits réels de familles beyrouthines. Il ne s’agit pas d’un dossier d’archives au sens juridique, mais d’un récit mémoriel.
Pourquoi tant de maisons restent-elles abandonnées à Gemmayzé ?
Plusieurs facteurs se combinent : des successions complexes avec de nombreux héritiers vivant à l’étranger ; des dégâts structurels coûteux à réparer ; une instabilité économique et politique qui décourage les investissements ; et parfois, tout simplement, la difficulté émotionnelle à se séparer d’une maison chargée de souvenirs.
En quoi une aquarelle peut-elle aider à préserver la mémoire de ces maisons ?
Peindre ces maisons, c’est fixer un instant avant qu’il ne disparaisse. L’aquarelle devient une archive sensible qui circule plus facilement qu’un dossier technique. Elle peut être accrochée dans un appartement parisien, exposée dans une institution culturelle ou partagée en ligne. Elle porte avec elle une histoire, un quartier, une façon de regarder le Liban au-delà des clichés.
![[beyt] by 2bdesign](http://2bdesign.biz/cdn/shop/files/logo_beyt_pdf_fond_transparant_aug_2013_100x.png?v=1637929094)