Fer forgé libanais traditionnel | histoire et héritage

Lorsqu'on parcourt les rues de Gemmayzé, de Mar Mikhael, d'Achrafieh ou de Zoqaq el-Blat, le regard s'arrête presque toujours sur les mêmes détails : ces balcons en dentelle de métal noir, ces grilles aux volutes complexes, ces portails qui semblent raconter une époque où chaque façade était une signature. Le fer forgé libanais traditionnel est bien plus qu'un matériau de construction. C'est un langage visuel, né de la rencontre entre savoir-faire local et influences méditerranéennes, qui a façonné l'identité des maisons levantines du XIXe et du début du XXe siècle.

Aujourd'hui, ce patrimoine ferronnier est en partie silencieux, fragilisé par des décennies de guerre, de spéculation immobilière et de désindustrialisation de l'artisanat. Comprendre son histoire, c'est aussi comprendre ce que Beyrouth a failli perdre, et ce que certains s'efforcent encore de préserver.

Fer forgé libanais traditionnel | histoire et héritage

Temps de lecture : ~9 min

  1. Qu'est-ce que le fer forgé traditionnel ?
  2. Le fer forgé dans l'architecture libanaise : une histoire d'échanges
  3. Motifs, répertoire ornemental et influences croisées
  4. Artisanat du fer au Liban : techniques et savoir-faire
  5. Un patrimoine menacé : la disparition des métiers traditionnels libanais
  6. Comment entretenir ou restaurer un élément en fer forgé ancien ?
  7. Où voir du fer forgé traditionnel dans les quartiers historiques de Beyrouth ?
  8. Le fer forgé comme matière à peindre et à préserver - L'histoire de [beyt]

    Qu'est-ce que le fer forgé traditionnel ?

    Définition du fer forgé traditionnel

    Le fer forgé est un métal travaillé à chaud par percussion, sans jamais atteindre le point de fusion. Le forgeron chauffe la pièce de métal dans un foyer alimenté par un soufflet de forge jusqu'à ce qu'elle devienne incandescente, puis la façonne sur une enclume à coups de marteau. Ce processus, appelé forgeage à chaud ou martelage, permet d'obtenir des formes complexes tout en préservant une structure interne dense et résistante. Le résultat est ce qu'on appelle le fer puddlé ou l'acier forgé, selon la composition du métal utilisé.

    Fer forgé artisanal et fer moulé industriel

    Cette technique s'oppose radicalement au fer industriel moulé, apparu massivement au XIXe siècle avec la révolution industrielle. Le fer moulé est coulé dans des moules, ce qui permet une production rapide et standardisée, mais produit un métal plus fragile, cassant sous les chocs, et dont les formes sont répétitives. Le fer forgé artisanal, lui, garde les traces du travail manuel : légères irrégularités, épaisseurs variables, textures vivantes. Ce sont précisément ces imperfections qui permettent aujourd'hui d'identifier un vrai fer forgé ancien sur une façade libanaise.

    Le fer forgé dans l'architecture libanaise : une histoire d'échanges

    La maison libanaise traditionnelle à triple arcade se développe dans la seconde moitié du XIXe siècle, dans un contexte d'ouverture commerciale et culturelle accrue avec l'Europe. L'Empire ottoman, qui administre alors la région, encourage les échanges et les réformes. Les grandes familles beyrouthines, enrichies par le commerce de la soie et les liens avec la France et l'Angleterre, font construire des demeures qui reflètent cette double appartenance : architecture locale en pierre de taille, toits de tuiles canal orangées, et éléments décoratifs importés ou inspirés des styles européens.

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    C'est dans ce contexte que le fer forgé fait son entrée sur les façades levantines. Les balcons à encorbellement, les garde-corps ajourés, les grilles de fenêtres et les portails travaillés deviennent des signes de statut social et d'ouverture au monde. Selon les recherches documentées autour de la maison libanaise à arcades, une partie du fer forgé utilisé pour ces balcons beyrouthins était importée de Roumanie, ce qui illustre parfaitement l'hybridation stylistique caractéristique de cette période. Les forgerons locaux travaillaient ensuite ces matériaux, les adaptant aux goûts et aux besoins des commanditaires.

    À la fin des années 1990, l'APSAD, l'Association pour la Protection des Sites et Anciennes Demeures, avait recensé 1 019 bâtiments traditionnels dans les quartiers entourant le centre-ville de Beyrouth. Un chiffre qui donne la mesure de l'ampleur du patrimoine bâti concerné, et donc de la quantité de ferronnerie architecturale qui ornait, et orne encore partiellement, ces façades.

    Motifs, répertoire ornemental et influences croisées

    La ferronnerie d'art libanaise de cette époque puise dans un répertoire ornemental riche et composite. On y retrouve des volutes symétriques, des rinceaux végétaux, des arabesques métalliques inspirées de l'art islamique, mais aussi des motifs géométriques d'influence ottomane et des formes florales proches du style Art nouveau européen. Cette hybridation stylistique n'est pas une copie maladroite : c'est une synthèse créative, propre à une culture qui a toujours su intégrer les influences extérieures sans perdre son identité.

    Mazen Haïdar, chercheur spécialisé en ferronnerie architecturale à Beyrouth, a consacré une étude à la ferronnerie architecturale beyrouthine au XXe siècle, soulignant la richesse et la diversité de ce patrimoine souvent méconnu. Son travail, soutenu notamment par l'Institut Français du Proche-Orient (IFPO), met en lumière la manière dont les forgerons locaux ont su créer un langage décoratif proprement levantin, en dialogue constant avec les courants artistiques de leur époque.

    Les éléments les plus récurrents dans la décoration en fer forgé des façades libanaises sont :

    • Les balcons à encorbellement avec garde-corps en fer forgé ajouré, souvent ornés de volutes et de motifs floraux.
    • Les grilles de fenêtres combinant géométrie ottomane et rinceaux végétaux d'inspiration européenne.
    • Les portails en fer forgé traditionnels à deux vantaux, avec des panneaux travaillés et des poignées forgées à la main.
    • Les éléments de clôture et de jardin, moins visibles depuis la rue, mais tout aussi élaborés dans les grandes propriétés.

    Artisanat du fer au Liban : techniques et savoir-faire

    L'atelier traditionnel du forgeron libanais

    Le travail du forgeron libanais traditionnel s'organisait autour d'un atelier simple mais précis : un foyer alimenté au charbon de bois, un soufflet de forge pour activer la combustion, une enclume massive fixée au sol, et un jeu de marteaux de différentes tailles et formes. La maîtrise résidait dans la lecture de la couleur du métal chauffé, véritable thermomètre visuel : un rouge cerise indique la bonne température pour le martelage, un jaune orangé signale un métal trop chaud qui risque de brûler.

    Comparaison entre fer forgé artisanal et fer industriel moulé
    Critère Fer forgé artisanal Fer industriel moulé
    Technique de fabrication Martelage à chaud sur enclume Coulée en moule
    Résistance aux chocs Élevée, métal ductile Faible, métal cassant
    Aspect visuel Irrégularités légères, textures vivantes Surface lisse, formes répétitives
    Durée de fabrication Longue, travail pièce par pièce Rapide, production en série
    Valeur patrimoniale Très élevée, objet unique Faible, pièce standardisée
    Coût de production Élevé Bas

    Dans les maisons libanaises de la période mandataire, on trouve souvent un mélange des deux : des structures de base en fer industriel, habillées d'éléments décoratifs forgés à la main. Cette réalité économique n'enlève rien à la valeur des pièces artisanales, mais complique parfois l'identification sur le terrain.

    Bon à savoir 
    Pour identifier un vrai fer forgé ancien sur une façade libanaise, observez les jonctions entre les éléments : un fer forgé artisanal présente des soudures à la forge, légèrement épaisses et irrégulières, tandis qu'un fer industriel montre des soudures électriques nettes ou des assemblages boulonnés. La ferronnerie la plus ancienne elle, ne montre pas de signe de soudure : les pièces étaient encastrées l'une dans l'autre.

    Un patrimoine menacé : la disparition des métiers traditionnels libanais

    La disparition progressive des métiers de la forge

    Le métier de forgeron est aujourd'hui presque oublié au Liban. La désindustrialisation de l'artisanat, amorcée dans les années 1960 et accélérée par les décennies de guerre civile, a progressivement vidé les ateliers de leurs apprentis. Les matériaux industriels, moins coûteux et plus rapides à poser, ont remplacé le fer forgé artisanal dans la construction neuve. Les rares forgerons encore actifs travaillent essentiellement pour la restauration de bâtiments patrimoniaux ou pour une clientèle privée exigeante.

    Cette disparition est d'autant plus préoccupante que la transmission du savoir-faire ferronnier repose sur l'apprentissage par compagnonnage, une forme d'enseignement qui ne peut pas se résumer à un manuel ou à une vidéo. Quand un forgeron cesse son activité sans avoir formé de successeur, c'est une mémoire gestuelle entière qui s'éteint avec lui. De nombreuses ONG et associations alertent régulièrement sur cette situation, mais les moyens consacrés à la réhabilitation patrimoniale restent insuffisants face à l'ampleur des besoins.

    Crises récentes et fragilisation du patrimoine bâti

    La crise économique qui frappe le Liban depuis 2019, puis l'explosion du port de Beyrouth en août 2020, ont aggravé une situation déjà fragile. De nombreuses maisons traditionnelles ornées de ferronnerie ancienne ont été endommagées ou détruites. D'autres sont laissées à l'abandon, leurs balcons en fer forgé rouillant lentement sous les intempéries, faute de propriétaires capables ou désireux d'investir dans leur restauration.

    Comment entretenir ou restaurer un élément en fer forgé ancien ?

    Principes généraux de restauration de la ferronnerie ancienne

    La restauration de ferronnerie ancienne au Liban est un domaine qui exige à la fois des compétences techniques et une connaissance fine des matériaux d'origine. Un élément en fer forgé ancien bien entretenu peut durer plusieurs siècles. Négligé, il se corrode progressivement sous l'effet de l'humidité et des variations thermiques, qui sont particulièrement marquées dans le climat méditerranéen de Beyrouth.

    Étapes clés de l'entretien préventif

    Les étapes essentielles d'un entretien préventif sont simples mais régulières : brossage mécanique pour éliminer la rouille superficielle, application d'un primaire antirouille compatible avec le métal ancien, puis d'une peinture de finition à l'huile de lin ou à base de cire. Pour une restauration plus profonde, il est indispensable de faire appel à un ferronnier spécialisé capable de refabriquer des éléments manquants par forgeage à chaud, en respectant les techniques et les motifs d'origine. Toute intervention à la soudure électrique sur un fer forgé ancien doit être réalisée avec précaution, car elle peut fragiliser le métal environnant si la chaleur n'est pas parfaitement maîtrisée.

    À retenir
    La peinture noire mate à base d'huile de lin est le traitement de finition traditionnel du fer forgé. Elle protège le métal tout en préservant son aspect authentique, contrairement aux peintures synthétiques brillantes qui peuvent masquer les détails du travail artisanal. L'utilisation de la cire est aussi possible, le fer étant une matière vivante qui va absorber la cire et permettre de conserver l'état authentique d'une belle grille en fer forgé aves ses patines naturelles.

    Où voir du fer forgé traditionnel dans les quartiers historiques de Beyrouth ?

    Malgré les destructions successives, plusieurs quartiers de Beyrouth conservent encore des exemples remarquables de ferronnerie architecturale ancienne. Gemmayzé, Mar Mikhael, Achrafieh et le quartier Sursock restent les zones les plus riches en maisons traditionnelles ornées de balcons en fer forgé, même si de nombreuses façades sont aujourd'hui dans un état de dégradation avancé. Le quartier de Zoqaq el-Blat, plus à l'ouest, abrite également des demeures de la période ottomane tardive avec des grilles et des portails travaillés. 

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    À Tripoli, Jounieh et certains villages de montagne, les médina et quartiers anciens offrent un panorama encore plus dense de ferronnerie traditionnelle, dans un contexte architectural différent mais tout aussi riche. 

    Pour ceux qui s'intéressent à l'architecture ottomane de Beyrouth et à ses déclinaisons ornementales, notre article sur l'architecture ottomane à Beyrouth offre un complément utile. De même, la question des maisons à triple arcade, indissociable de la ferronnerie décorative, est traitée en détail dans notre article sur les maisons à triple arcade au Liban.

    Le fer forgé comme matière à peindre et à préserver

    Peindre le fer forgé à l'aquarelle, c'est accepter un paradoxe : rendre la dureté du métal avec la fluidité de l'eau. C'est précisément ce défi qui m'a attirée vers ces façades. Le fer forgé libanais traditionnel n'est pas seulement un objet d'étude patrimoniale. C'est une présence visuelle forte, un entrelacement de lignes qui dessinent des ombres changeantes selon l'heure du jour, qui capturent la lumière rasante du matin ou le soleil orange du soir sur les façades de pierre ocre.

    Dans mes aquarelles, le fer forgé apparaît souvent comme un premier plan graphique devant des murs qui s'effritent, une façon de montrer que la beauté persiste là où la structure vacille. Cette démarche rejoint aussi une forme d'upcycling mémoriel : avant de disparaître, ces éléments sont documentés, peints, archivés. Ils entrent dans une collection, dans une narration. Ils cessent d'être de simples objets pour devenir des témoins. C'est le sens de The Beyt Archive, et c'est ce que chaque œuvre disponible dans notre collection d'aquarelles cherche à transmettre à ceux qui l'accueillent chez eux.

    Le fer forgé libanais, un héritage à ne pas laisser disparaître - L'histoire de [beyt]

    De 2005 à 2016, avec mon entreprise nous avons récupéré des tonnes de fer forgé. Abandonnées dans des dépôts ou des brocantes poussiéreuses, plus personne ne prêtait attention à ces grilles rouillées, qui pour moi, revêtaient un charme particulier. Transformées ensuite par Arcenciel, ONG libanaise, puis peaufinées dans notre atelier de Gettaoui, des lampes, tables, bougeoirs et consoles voyageaient dans le monde entier. C'était notre mission de sauver ces bouts de patrimoine et ainsi continuer à parler du Liban.

    Après l'explosion du port de Beyrouth, nous avons senti que les libanais réalisaient soudain l'importance de leur patrimoine. Nous avons donc arrêté notre mission de récupération et de transformation pour que ces éléments soient, dans la mesure du possible, réintégrés dans le cadre des programmes de réhabilitation post explosion.

    Depuis, ce sont mes pinceaux qui ont pris le relais. Pour lire ou relire l'histoire de [beyt], c'est ici!

     

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