Deux villes du Levant, deux patrimoines blessés, deux calendriers de destruction. D'un côté Alep, meurtrie par des années de guerre urbaine. De l'autre Beyrouth, frappée en quelques secondes par l'explosion du port du 4 août 2020 : ce patrimoine menacé à Alep et à Beyrouth appelle une comparaison.
Je suis Bénédicte de Vanssay Moubarak, artiste franco-libanaise, et je documente à l'aquarelle les maisons abandonnées du Liban. Cet article propose une comparaison du patrimoine menacé à Alep et à Beyrouth, parce que mon travail de mémoire ne s'arrête pas aux frontières libanaises.
Patrimoine menacé à Alep et Beyrouth, comparaison 2026
Temps de lecture : ~10 min
- Pourquoi rapprocher Alep et Beyrouth
- Alep, une vieille ville inscrite sur la Liste du patrimoine mondial en péril
- Beyrouth, l'onde de choc du 4 août 2020
- Patrimoine menacé à Alep et à Beyrouth, la comparaison point par point
- Ce qui rapproche réellement les deux villes
- Le programme Li Beirut et la réponse institutionnelle
- Reconstruire à l'identique, vraiment
- Pourquoi je continue de peindre ces maisons
- Mémoire et transmission : prolonger la réflexion sur Alep et Beyrouth
- Questions fréquentes
Pourquoi rapprocher Alep et Beyrouth
Une même architecture levantine fragilisée
Je peins des façades qui s'effacent. En avançant dans ce travail, j'ai compris que le cas libanais n'était pas isolé et qu'il éclairait une question plus large, celle de la sauvegarde du patrimoine urbain au Moyen-Orient. Alep et Beyrouth partagent une architecture vernaculaire levantine, des maisons traditionnelles à arcades, des cours intérieures, des souks historiques, des khans et des hammams, mais aussi une même vulnérabilité face aux événements violents et à ce qui les suit.
Les comparer ne revient pas à hiérarchiser les douleurs. Cela permet de comprendre ce qui détruit un tissu urbain historique et ce qui, parfois, permet de le sauver.
Des limites méthodologiques à la comparaison
Une précision méthodologique s'impose d'emblée. Les chiffres disponibles pour ces deux villes ne reposent pas sur les mêmes périmètres ni sur les mêmes durées. Les évaluations d'Alep portent sur la vieille ville et sur des dommages accumulés pendant plusieurs années de conflit armé. Celles de Beyrouth concernent les bâtiments affectés par une explosion unique et ses abords immédiats. Toute comparaison chiffrée doit donc rester prudente.
Alep, une vieille ville inscrite sur la Liste du patrimoine mondial en péril
Une vieille ville classée au patrimoine mondial
La vieille ville d'Alep est inscrite sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1986. Son inscription reconnaît un ensemble urbain exceptionnel, structuré autour de la citadelle, de la Grande Mosquée des Omeyyades, des souks couverts, des khans, des hammams, des madrassas, des églises et des maisons traditionnelles. Ce n'est pas une collection de monuments isolés, c'est un système urbain complet où l'habitat, le commerce et le religieux se tiennent.
La guerre en Syrie a frappé ce système dans son ensemble. L'UNESCO indique que plus de 10 % des bâtiments historiques de la vieille ville ont été détruits et que plus de la moitié des bâtiments évalués ont subi des dommages modérés à graves. Une première mission d'urgence conduite en janvier 2017 avait avancé une estimation préliminaire bien plus sévère, avec environ 60 % de la vieille ville gravement endommagée, dont 30 % totalement détruite. Ces deux ordres de grandeur ne se contredisent pas, ils relèvent de méthodes et de moments d'évaluation différents.
Le site figure sur la Liste du patrimoine mondial en péril depuis 2013, et l'UNESCO rappelle que la phase de relèvement elle-même peut provoquer de nouvelles destructions irréversibles si elle ignore les exigences de conservation.

Photo Bénédicte de Vanssay Moubarak
Perte conjointe du bâti et du patrimoine immatériel
Ce qui me frappe, dans le cas alépin, c'est la perte simultanée du patrimoine bâti et du patrimoine immatériel. Quand un souk brûle, ce ne sont pas seulement des voûtes qui tombent, ce sont des savoir-faire artisanaux, des circuits commerciaux et des habitudes de voisinage qui disparaissent. Restaurer une façade sans ses usages produit un décor, pas une ville.
Beyrouth, l'onde de choc du 4 août 2020
Une onde de choc sur les quartiers historiques
À Beyrouth, le choc a été instantané. L'explosion du port a projeté une onde de choc structurelle sur les quartiers les plus proches, Gemmayzé, Mar Mikhaël, Rmeil, Medawar et Saifi, c'est-à-dire précisément les secteurs qui concentraient l'habitat ancien de la ville. Selon l'UNESCO, environ 640 bâtiments patrimoniaux ont été endommagés, dont 60 gravement détériorés, sur un ensemble d'environ 8 000 édifices affectés par les explosions.
Un patrimoine exposé à la spéculation
Bon à savoir
L'UNESCO a identifié dans les quartiers de Rmeil, Medawar et Saifi des bâtiments historiques prioritaires menacés d'effondrement, avec un risque supplémentaire lié à la gentrification. La valeur foncière de ces quartiers centraux les rend très exposés à la spéculation immobilière.
Patrimoine menacé à Alep et à Beyrouth, la comparaison point par point
Deux dynamiques de destruction différentes
Le tableau suivant résume les différences structurelles entre les deux situations, en gardant à l'esprit les réserves méthodologiques évoquées plus haut.
| Critère | Alep | Beyrouth |
|---|---|---|
| Nature de l'événement | Conflit armé prolongé | Explosion du port du 4 août 2020 |
| Période des dommages | Principalement 2012 à 2016 | Choc du 4 août 2020 puis dégradation progressive |
| Zone concernée | Vieille ville inscrite à l'UNESCO | Gemmayzé, Mar Mikhaël, Rmeil, Medawar, Saifi |
| Bâtiments touchés | Plus de 10 % des bâtiments historiques détruits, plus de la moitié des bâtiments évalués endommagés | Environ 640 bâtiments patrimoniaux endommagés, dont 60 gravement |
| Statut patrimonial | Patrimoine mondial depuis 1986, en péril depuis 2013 | Quartiers et édifices historiques couverts par des programmes de sauvegarde |
| Patrimoine affecté | Monumental, religieux, commercial et résidentiel | Résidentiel, vernaculaire, religieux et moderne |
| Risques postérieurs | Reconstruction mal maîtrisée, perte des usages urbains | Abandon, manque de financement, effondrement, gentrification |
| Question centrale | Comment reconstruire une ville historique après la guerre | Comment empêcher qu'une catastrophe accélère la disparition d'un tissu ancien |
Ce qui rapproche réellement les deux villes
Au-delà des différences, trois mécanismes se répètent. D'abord, le patrimoine se comporte comme un tissu et non comme une liste. Dans les deux villes, ce sont des quartiers entiers qui ont été atteints, avec les relations qu'ils abritaient entre bâtiments, rues, commerces et habitants.
Ensuite, les dommages indirects font souvent plus de ravages que le choc initial. L'absence de consolidation, la hausse du coût des matériaux, la crise financière, l'urbanisme non coordonné, les démolitions d'urgence et le départ des habitants prolongent la destruction pendant des années. Enfin, la documentation s'impose partout comme la première étape, avant même la restauration.
L'UNESCO et ses partenaires ont justement fait de l'inventaire patrimonial et du relevé architectural la base de leur action, avec une documentation 3D géoréférencée produite notamment pour Gemmayzé, Mar Mikhaël et Karantina. L'ICOMOS, l'Institut français du Proche-Orient et des équipes de recherche libanaises et syriennes travaillent dans la même logique, celle de la conservation préventive, qui consiste à savoir ce que l'on possède avant de décider ce que l'on sauve.
Le programme Li Beirut et la réponse institutionnelle
Lancé par l'UNESCO après l'explosion, le programme Li Beirut a soutenu la réhabilitation du patrimoine culturel, des bâtiments historiques, des écoles, des musées et des secteurs créatifs touchés. Son apport le plus structurant tient à l'évaluation systématique des dommages et à l'établissement d'un inventaire des bâtiments historiques nécessitant des interventions urgentes parmi l'ensemble des édifices affectés.
À Alep, la démarche a suivi une logique voisine, avec des missions d'évaluation, des campagnes de documentation et une réflexion sur la réutilisation des pierres et des éléments architecturaux récupérables. L'UNESCO a d'ailleurs estimé que certains édifices emblématiques pouvaient faire l'objet d'une restauration à partir de documents et de matériaux existants.
Reconstruire à l'identique, vraiment
Les conditions d'une reconstruction fidèle
La question revient dans les deux villes. Reconstruire à l'identique suppose une documentation fiable, des matériaux compatibles, des artisans formés et, surtout, le retour des habitants. Sans mixité sociale et commerciale, un quartier restauré devient un décor pour visiteurs.
Loin d'être un simple décor, le patrimoine abandonné porte en lui le poids du temps et des événements. C'est cette réalité, souvent poignante, que l'art parvient parfois à immortaliser, offrant une perspective unique sur la fragilité de ces lieux. L'aquarelle originale "Coté cour" illustre l'abandon d'un petit immeuble de Beyrouth que personne ne vient sauver. Irrémédiablement, les plafonds s'effritent, la végétation s'installe. Il fait partie du décor jusqu'à ce qu'il disparaisse pour toujours.
À Beyrouth, la priorité reste la consolidation rapide, la protection des façades et des charpentes, la prévention des démolitions évitables et le soutien aux propriétaires comme aux locataires. À Alep, le relèvement post-conflit demande de sécuriser les structures, de réhabiliter les souks et de rétablir les fonctions résidentielles et artisanales.
À retenir
La restauration à l'identique n'a de sens que si elle s'accompagne du retour des usages. Un bâtiment sauvé mais vidé de ses habitants ne préserve que la moitié de ce qui faisait sa valeur patrimoniale.
Pourquoi je continue de peindre ces maisons
Je ne suis ni architecte ni conservatrice. Mon outil tient dans un carnet et une boîte d'aquarelle. Mais je relève à ma manière ce que les inventaires officiels n'ont pas toujours le temps d'atteindre, une porte patinée, un escalier de guingois, une triple arcade envahie par la végétation.
L'aquarelle est pour moi un acte de résistance mémorielle, une façon de fixer une mémoire collective urbaine avant qu'elle ne soit remplacée par une tour. Ce geste vaut pour Beyrouth comme il vaudrait pour Alep, et c'est précisément ce qui le rend universel.
Si vous voulez prolonger cette lecture côté architecture, j'ai consacré deux articles à l'origine des maisons à triple arcade et à l'architecture ottomane de Beyrouth. Les œuvres issues de ces relevés sont réunies dans la collection d'aquarelles, avec par exemple Un jour à Tripoli, qui documente une rue du nord libanais, ses volets bleus et ses auvents rouges.
Mémoire et transmission : prolonger la réflexion sur Alep et Beyrouth
Alep et Beyrouth ne racontent pas la même histoire. L'une a perdu son centre historique au rythme lent d'une guerre, l'autre a vu ses quartiers anciens soufflés en un instant avant d'affronter une crise de conservation durable. Les deux villes posent pourtant la même question, celle de la survie d'un tissu urbain historique quand les moyens manquent et que la pression foncière avance.
Le combat mémoriel autour du patrimoine urbain ne se joue pas seulement dans les commissions internationales. Il se joue aussi dans les carnets, les archives, les photographies et, pour ma part, dans les aquarelles. Si vous souhaitez échanger sur ce travail ou sur une maison précise, la page contact reste le chemin le plus direct.
FAQ
Qu'est-ce qu'un inventaire patrimonial et à quoi sert-il concrètement ?
C'est un recensement raisonné des édifices d'un territoire, avec leur localisation, leur état, leurs matériaux et leur valeur historique. Il sert à hiérarchiser les interventions d'urgence, à chiffrer les travaux et à justifier les demandes de financement auprès des bailleurs internationaux.
Quelle différence entre patrimoine bâti et patrimoine immatériel ?
Le patrimoine bâti désigne les constructions elles-mêmes, murs, charpentes, décors. Le patrimoine immatériel regroupe les savoir-faire, les métiers, les rituels et les usages sociaux attachés à ces lieux. Les deux se tiennent, et la perte du second rend la restauration du premier beaucoup plus difficile.
À quoi sert la documentation 3D géoréférencée ?
Elle produit un relevé précis et localisé des bâtiments, utilisable pour suivre leur dégradation, préparer les travaux et reconstituer des éléments disparus. À Beyrouth, elle a été déployée sur des secteurs comme Gemmayzé, Mar Mikhaël et Karantina.
Qui est l'ICOMOS et quel est son rôle ?
Le Conseil international des monuments et des sites est une organisation professionnelle qui conseille l'UNESCO sur les sites culturels. Il publie des expertises, des doctrines de conservation et des évaluations techniques qui alimentent les décisions relatives au patrimoine mondial.
Une œuvre d'art peut-elle avoir une valeur documentaire ?
Elle ne remplace pas un relevé technique, mais elle conserve une trace sensible d'un état donné, couleurs, lumière, végétation, traces d'usage. C'est ce rôle complémentaire que je donne à mes aquarelles, à côté des inventaires officiels.
Comment choisir entre une œuvre originale et une reproduction ?
Tout dépend de l'usage et du budget. J'ai détaillé les critères de choix, provenance, tirage, conservation, dans un article dédié, et les miniatures constituent souvent une première entrée accessible.
![[beyt] by 2bdesign](http://2bdesign.biz/cdn/shop/files/logo_beyt_pdf_fond_transparant_aug_2013_100x.png?v=1637929094)
