Depuis dix-huit ans, je documente à l'aquarelle les maisons libanaises abandonnées, menacées ou simplement oubliées. Batroun, vieille ville au patrimoine maritime sur le littoral nord, fait exception : ici, la mémoire tient encore debout, dans le grès, la chaux et la roche face à la mer. Elle en a bavé, et même subi l'indifférence longtemps, jusqu'à sa renaissance il y a quelques années. Aujourd'hui on s'arrache un pied-à-terre dans ce condensé d'histoire, de mer, de vielles pierres, sans oublier qu'elle est à l'origine de la plus fameuse boisson du Liban : la limonade au citron!
Batroun condense plus de quatre millénaires d'occupation continue, du mur phénicien taillé dans le promontoire rocheux aux souks en pierre des périodes médiévale et ottomane. Je vous propose ici une lecture de ses strates historiques, un itinéraire pédestre réaliste, et une réflexion sur ce que le pinceau peut encore sauver quand la pierre s'érode.

Batroun, vieille ville et patrimoine maritime libanais
Temps de lecture : ~6 min
- Batroun, une vieille ville au patrimoine à plusieurs strates
- Le mur phénicien de Batroun, une fortification maritime taillée dans la roche
- Que voir dans la vieille ville de Batroun
- Visiter la vieille ville de Batroun à pied, en une journée
- Les enjeux de conservation du patrimoine de Batroun
- Comment l'aquarelle traduit l'architecture de pierre de Batroun
- Aller plus loin avec le patrimoine de Batroun
- Questions fréquentes
Batroun, une vieille ville au patrimoine à plusieurs strates
Des origines anciennes à l'époque ottomane
Ce qui distingue Batroun, ce n'est pas un monument isolé mais une continuité urbaine. Les recherches archéologiques attestent une présence humaine ininterrompue depuis l'âge du bronze ancien, au troisième millénaire avant notre ère.
La ville apparaît sous le nom de Batruna dans les lettres de Tell el-Amarna, au quatorzième siècle avant notre ère, puis sous le nom de Botrys durant les périodes gréco-romaine et romaine. Vers 1110, elle est intégrée au comté de Tripoli après la conquête croisée, avant de poursuivre son développement sous l'époque ottomane.
Cette superposition des périodes historiques se lit dans un périmètre compact. Un linteau médiéval réemployé dans une maison, un pan de citadelle croisée intégré à une habitation ancienne, une arcade de souk en grès, un clocher du dix-neuvième siècle : le tissu urbain historique de Batroun est un palimpseste.
Pour un peintre, c'est une leçon permanente. Je ne cherche pas la ruine pour elle-même, je cherche la trace de l'usage, ce que les murs gardent des gens qui les ont habités. C'est le même regard que je porte sur les maisons de Beyrouth et sur l'architecture ottomane de la capitale.
Le mur phénicien de Batroun, une fortification maritime taillée dans la roche
Un ouvrage taillé dans la roche côtière
Le mur phénicien est le monument emblématique de la vieille ville. Il longe le rivage au pied du promontoire et il n'a pas été bâti au sens habituel du terme : il a été directement taillé dans la roche naturelle, puis complété.
D'après la fiche de la Liste indicative du Liban auprès du Centre du patrimoine mondial de l'UNESCO, il s'étend sur environ 220 mètres, mesure entre 1 et 2 mètres de largeur et atteint jusqu'à 5 mètres de hauteur. Sa fonction historique était double, protéger la cité des tempêtes et la défendre des menaces extérieures.
Ce rapport physique entre la ville, le rocher et la mer explique la couleur du site. Le grès blond vire au gris sous l'embrun, les surfaces gardent la mémoire du ciseau, la lumière du front de mer sature tout en fin d'après-midi. En aquarelle, c'est exactement le genre de matière que je traque, parce qu'elle refuse la ligne nette et demande des réserves, des lavis superposés, des accidents assumés.
Bon à savoir
Figurer sur la Liste indicative de l'UNESCO signifie que le Liban a proposé le centre historique de Batroun pour une éventuelle inscription future. La ville n'est donc pas classée au patrimoine mondial à ce jour.
Que voir dans la vieille ville de Batroun
Découvrir les principaux sites de la vieille ville
Les monuments historiques de Batroun se découvrent en quelques centaines de mètres. Le port ancien reste le cœur maritime de la cité, lié aux activités de pêche et au paysage littoral. Les souks anciens, construits en grès, conservent des éléments remontant aux périodes médiévale et ottomane et restent associés à la vie commerciale locale.
Plus haut, les vestiges romains de Batroun comprennent les restes d'un théâtre semi-circulaire inachevé, lui aussi taillé dans le rocher. Les édifices religieux, enfin, racontent la diversité confessionnelle du patrimoine bâti.
| Site | Période dominante | Ce que j'y observe en dessin |
|---|---|---|
| Mur phénicien | Période phénicienne | Roche taillée, érosion marine, horizon bas |
| Théâtre semi-circulaire | Époque romaine | Courbe inachevée, gradins dans la pierre |
| Vestiges de la citadelle | Croisades, comté de Tripoli | Appareil ancien intégré à une maison |
| Souks en pierre | Médiévale et ottomane | Arcades, grès, ombres portées profondes |
| Cathédrale Saint-Étienne, Mar Estephan | XIXe siècle | Façade claire, volume massif face au large |
| Chapelle Notre-Dame de la Mer, Sadiyat al-Bahr | Tradition maritime | Petit édifice, rapport direct au rivage |
À ces repères s'ajoutent l'église grecque orthodoxe Saint-Georges et les maisons traditionnelles en pierre, avec leurs baies cintrées et leurs ferronneries. On y retrouve, décliné en version côtière et plus sobre, le vocabulaire des maisons à arcades que j'ai détaillé ailleurs au Liban. Partout, la ville vibre, consciente de sa soudaine popularité : cafés et restaurants, restauration de maisons bourgeoises, ouverture d'hôtels de charme, boutique de créateurs, tout invite à la ballade.

Visiter la vieille ville de Batroun à pied, en une journée
Oui, une journée suffit, et la marche reste la meilleure manière de relier les sites sans abîmer les lieux. Voici l'ordre que je recommande, parce qu'il suit la logique historique de la ville plutôt que celle des parkings :
- Commencer par le vieux port, puis longer le mur phénicien pour comprendre la fortification maritime.
- Remonter vers les souks en grès, chercher les traces de la citadelle croisée dans les murs d'habitation, visiter Saint-Étienne et Saint-Georges, rejoindre la chapelle Notre-Dame de la Mer, repérer le théâtre romain et terminer par le front de mer.
- Près du port des maisons un peu vacillantes ont parfois des allures de Grèce avec leurs volets peints en bleu. Il faut savoir se perdre dans les charmantes ruelles de la ville et surtout faire une pause "limonade au citron" ; et peut-être que celle avec de la menthe et beaucoup de glace pilée sera le plus beau souvenir que ous garderez de Batroun.
Un conseil de dessinatrice : prévoyez deux passages aux mêmes endroits, un le matin et un en fin de journée. Les façades en grès changent complètement de température chromatique, et ce sont ces écarts qui donnent la vérité d'un lieu. C'est aussi ainsi que je constitue mes carnets avant l'atelier.

Les enjeux de conservation du patrimoine de Batroun
Le patrimoine de Batroun n'est pas figé, et c'est précisément ce qui m'inquiète. Les sources disponibles signalent plusieurs fronts. Des vestiges archéologiques resteraient partiellement enfouis ou insuffisamment étudiés sous ou à proximité des constructions actuelles, ce qui rend les fouilles futures délicates.
Le mur phénicien, exposé en permanence, subit l'érosion marine, les intempéries et la pression urbaine du front de mer. Enfin, plusieurs études universitaires, notamment du côté de l'American University of Beirut, examinent la réhabilitation adaptative des bâtiments anciens abandonnés et son rôle dans la qualité de vie urbaine.
La question dépasse les seuls monuments identifiés. Souks, maisons en grès, ruelles et édifices religieux forment un ensemble cohérent, et c'est cet ensemble qui fait la valeur de la vieille ville de Batroun. Protéger un mur en laissant disparaître le tissu qui l'entoure reviendrait à conserver une phrase en perdant le texte.

Comment l'aquarelle traduit l'architecture de pierre de Batroun
On me demande souvent pourquoi l'aquarelle plutôt que la photographie. Ma réponse est simple : la photographie enregistre, l'aquarelle choisit. Devant une façade en pierre, l'eau fait une partie du travail à ma place, elle creuse les porosités, laisse des dépôts de pigment dans les irrégularités du papier, imite la stratification de la pierre sans l'imiter littéralement.
Les réserves de blanc deviennent la lumière du littoral, les lavis successifs deviennent les couches d'histoire. Cette traduction n'est pas décorative, elle est documentaire. Chaque feuille que je peins est datée, située et rattachée à une maison réelle, parce qu'une œuvre sans provenance ne protège rien.
C'est le principe de The Beyt Archive et la raison d'être de notre démarche chez [beyt] by 2bdesign : l'aquarelle comme acte de résistance mémorielle, pas comme souvenir. Mes séries consacrées au Liban nord, dont l'aquarelle originale Un jour à Tripoli au format 30 x 43 cm, prolongent exactement ce travail sur les villes portuaires méditerranéennes, et sont visibles dans la collection d'aquarelles.
À retenir
À Batroun, la valeur patrimoniale tient à la coexistence des strates, phénicienne, romaine, croisée et ottomane, dans un espace urbain très resserré.
Aller plus loin avec le patrimoine de Batroun
Batroun offre ce que peu de villes libanaises conservent encore, une continuité lisible entre la roche, le port, les souks et les églises. Le mur phénicien en est la signature, mais l'intérêt réel du site réside dans l'ensemble, fragile, vivant et encore habité.
Documenter cela, par la marche, par l'archive ou par le pinceau, revient à refuser l'effacement. Si vous souhaitez comprendre la suite de ce travail sur les maisons libanaises, nos chroniques sont rassemblées ici.
FAQ – Questions fréquentes
Batroun est-elle loin de Tripoli et de Beyrouth ?
Batroun se situe sur le littoral du Liban nord, entre Beyrouth et Tripoli. Cette position de ville portuaire méditerranéenne explique son rôle commercial ancien et la présence, sur un même axe côtier, de plusieurs sites patrimoniaux complémentaires.
Quelle différence entre la Liste indicative et le patrimoine mondial de l'UNESCO ?
La Liste indicative recense les sites qu'un État envisage de proposer à l'inscription. Le centre historique de Batroun y figure pour le Liban, sous la fiche numéro 6428. L'inscription définitive, elle, suppose un dossier complet et une décision du Comité du patrimoine mondial.
Peut-on photographier ou dessiner librement dans la vieille ville ?
La pratique du carnet de croquis et de la photographie en extérieur est courante dans les rues et sur le front de mer. Pour les intérieurs d'églises ou les propriétés privées, mieux vaut demander l'autorisation, par respect pour les habitants et les communautés religieuses.
Une aquarelle de patrimoine libanais constitue-t-elle un bon cadeau ?
Oui, à condition de privilégier le récit. Une œuvre rattachée à une maison identifiée, avec sa provenance, a plus de sens qu'un objet générique. Nos miniatures et reproductions permettent un premier achat accessible avant une pièce originale.
Comment choisir entre une aquarelle originale et une reproduction ?
L'original est unique, avec sa matière et ses accidents de pigment. La reproduction permet de vivre avec une image à moindre coût. Nous avons détaillé les critères de choix, encadrement et conservation compris, dans un article dédié du journal.
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