Vingt ans. Vingt ans à arpenter ses rues sans début ni fin, à m’imprégner de son vacarme et de ses paradoxes. « Tu l’aimes, Beyrouth ? », me demande-t-on souvent. C’est une question bien trop étroite. Beyrouth n’est plus, pour moi, une simple géographie ; elle est une compagne que je porte en m'en éloignant, carapace nomade et invisible de l'exilée de cœur. Je vis dans ce suspens de l’entre-deux, mais à chaque retour, dès que je respire ce désordre de béton et de voix, l’évidence me frappe : je suis d'ici. Ailleurs, je ne suis souvent qu'en visite.
Beyrouth, Mon Amour : inspiration Beyrouth et chroniques visuelles d'une Ville aux Mille Vies
Mon lien avec cette ville est particulier : il est ma matière première. En tant que photographe Urbex, je ne cherche pas les lissages d’une ville moderne. Mon œil traque les histoires dans les interstices, là où le temps et la guerre ont gravé leurs mémoires. J’ai souvent entendu les Beyrouthins décrire la capitale comme une « belle femme maltraitée » ou une « mariée devenue veuve trop tôt ». Derrière mon objectif, je cherche ces visages dans la pierre. Les façades trouées, marquées par les éclats, me fixent avec une beauté brute, sans règle ni livre. Je photographie ses plaies parce qu’elles racontent une résilience obstinée. Dans ces espaces abandonnés que j'explore, les rideaux déchirés, les fenêtres barrées et portes cadenassées semblent susurrer à la ville des « je t'aime » secrets.

Une ville vécue comme un langage visuel
Cette exploration quotidienne dresse une véritable chronique visuelle de Beyrouth, un espace effervescent où l'urbanisme classique semble avoir capitulé. Je déambule dans l'évidence d'une désurbanisation galopante, un affrontement de béton où tout se télescope. Ici, de sublimes et fragiles demeures du XIXe siècle, aux toits de tuiles rouges abîmés par les années et aux élégantes fenêtres à trois arches, tiennent tête à d’insolents gratte-ciel de verre et d'acier. Ce tête-à-tête brutal entre des vestiges ottomans ou mandataires fatigués et un modernisme effréné pourrait n'engendrer que laideur partout ailleurs. Pourtant, c'est précisément de cet amas de paradoxes que jaillit l'âme incroyable de Beyrouth. Il émane de ce chaos une esthétique déconcertante, un charme incomparable et farouche. La ville superpose ses époques sans jamais gommer ses heurts, m'offrant un paysage morcelé que mon objectif tente frénétiquement d'apprivoiser. Beyrouth ne se laisse pas réduire à un cliché de carte postale. C'est un cœur battant, un espace où se croisent histoires personnelles, mémoire collective et signes graphiques. Ce n’est pas seulement une ville que l’on habite, c’est une ville que l’on lit, cadre après cadre, façade après façade.
Pour moi, chaque promenade devient une phrase, chaque détail architectural devient un mot. Une porte entrouverte, une poignée rouillée, une moulure cassée, tout cela compose un alphabet intime. Dans ma pratique visuelle, je m'inscris dans cette approche qui considère Beyrouth comme un langage à déchiffrer. Mes photos sont les notes prises à la volée, mes aquarelles sont la traduction lente de ces signes sur le papier.
Mémoire et chocs
Et puis vint le 4 août 2020. Une date gravée à vif dans notre chair urbaine. Ce jour-là, l’explosion n’a pas seulement pulvérisé le port et éventré nos quartiers ; elle a fracassé notre reflet. Face au souffle apocalyptique qui a balayé nos repères, mon objectif d'Urbex a d'abord vacillé. Comment documenter une ruine quand la blessure est chaude et que la poussière étouffe encore les souvenirs ? Le silence lourd, pesant, qui a succédé au fracas a plongé la ville dans un deuil sidérant, marquant une rupture identitaire brutale. Les maisons patrimoniales, défigurées et aveugles sous la pluie de verre, semblaient pleurer des générations d'histoires familiales. Pourtant, retourner photographier cet épicentre brisé m'a confronté à l'ultime paradoxe de Beyrouth : au milieu du métal tordu et de cette angoisse figée, la ville refusait l'effacement, s'accrochant à son énergie vitale avec une rage désespérée. Le lendemain de l'explosion, j'ai peint "Beyrouth, mon amour", pour tenter de conjurer ma peine.
Chroniques visuelles : mon regard sur une ville aux mille vies
Explorer les maisons abandonnées avec l’appareil photo puis l'aquarelle
Ce que l'appareil photo saisit de cette vérité, j'essaie ensuite de l'apprivoiser par l'aquarelle. L'eau et les pigments me permettent d'adoucir le drame continu de l'histoire. Je peins l'incroyable force de vie de Beyrouth. Sous mon pinceau, l’eau dilue les contours, un peu comme la mémoire collective lisse parfois le passé faute de pouvoir accomplir tous ses deuils. Peindre pour refuser de s’avouer cette tristesse sourde qui s'accroche aux murs. L'aquarelle coule, fige la grâce et pour quelques secondes, suspend la tragédie.
De la photo à l’aquarelle et au collage
Une fois rentrée à l’atelier, les photos deviennent la matière première de mes aquarelles. L’eau et les pigments me permet de traduire l’atmosphère plutôt que de reproduire fidèlement chaque détail. Les contours se font plus doux, les couleurs se mélangent, les vides deviennent aussi importants que les pleins.
Puis viennent les collages qui ancrent ces images dans le présent. J'ajoute parfois des fleurs séchées, comme si la nature venait panser les blessures de l’architecture. Des morceaux de soie évoquent l'espoir malgré l'exil. Des papiers récupérés viennent se coller sur l'aquarelle, évoquant des morceaux de vie laissés derrière.

Ce processus est une forme de réparation silencieuse. Sans effacer les traces de destruction, j'introduis des éléments de douceur, de couleur, de vie. J'aime penser que ces compositions offrent un refuge visuel, un lieu où l’on peut regarder la vulnérabilité de la ville sans détourner les yeux.
Autres voix de Beyrouth mon amour
Projets artistiques contemporains
Je ne suis bien évidemment pas la seule à regarder Beyrouth de cette manière. Dans la musique, un clip de Serge Nader, intitulé Beyrouth mon amour montre par exemple un jeune garçon et un vieil homme qui traversent la ville ensemble. Les images y mêlent les différentes facettes de Beyrouth, entre poésie du quotidien et rythmes urbains, pour raconter une ville qui avance malgré tout.
Beit Beirut, lieu de mémoire et centre culturel, porte les cicatrices de la guerre mais offre aux visiteurs la possibilité de comprendre, pour ne pas reproduire les mêmes erreurs.

Dans le livre coordonné par Belinda Ibrahim autour du 4 août, vingt-neuf contributrices et contributeurs croisent photos, peintures et textes. On y voit comment la ville, même blessée, devient un terrain d’engagement, de solidarité et de création. Là encore, l’inspiration vient de la capacité de Beyrouth à se relever et à faire naître des images puissantes à partir de ce qui a été brisé.
Ces projets nourrissent ma série de moodboards. Ils nous rappellent que chaque image de Beyrouth appartient à un ensemble plus vaste de regards, de récits, de gestes artistiques. En vous les partageant, je vous invite à situer mes aquarelles dans cette constellation de voix qui murmurent toutes à leur manière « Beyrouth, mon amour ».
Architecture, design et identité urbaine
L’inspiration venue de Beyrouth ne se limite pas à la photographie ou à la peinture. Dans l’architecture contemporaine, certains projets imaginent des bâtiments comme des parcours à travers la ville, des tours de l’espoir qui cherchent à incarner une renaissance possible.
Dans le monde du design et de la décoration, des créateurs utilisent aussi Beyrouth comme un mot-clé esthétique. On parle de mobilier minimaliste inspiré de l’Orient méditerranéen, de couleurs qui rappellent les façades du centre-ville ou les tonalités de la mer au coucher du soleil. Des lieux de vie comme certains cafés culturels affichent leurs inspirations littéraires et musicales, créant des espaces où l’on vient autant pour rencontrer les autres que pour s’imprégner d’une ambiance. Les festivals de Byblos, Baalbeck, Beit-Mery prouvent l'énergie incroyable que ses habitants sont prêts à dépenser pour que le pays continue à vivre.
Malgré tout, la ville souffre. On l'empêche de respirer, d'avancer. Les beyrouthins aujourd'hui suffoquent et ne savent plus comment imaginer leur ville. Survivre est la priorité. Encore une fois, ils se demandent s'ils doivent rester ou capituler et fuir... Quel avenir alors pur une ville dont l'identité urbaine est de plus en plus malmenée avec ses perpétuels mouvements de population?
Questions fréquentes sur ma démarche inspirée par Beyrouth
Pourquoi choisir de représenter des maisons abandonnées
J'ai choisi ces maisons parce qu’elles se situent à la frontière entre présence et absence. Elles témoignent d’une histoire passée, de vies qui se sont déroulées là, mais elles sont aujourd’hui ouvertes au vent et au regard. Les peindre et les photographier, c’est reconnaître cette zone de fragilité, ce moment où un lieu bascule d’un usage quotidien à un statut de trace.

Comment éviter de tomber dans une esthétique de la nostalgie facile
Je cherche avant tout à explorer la beauté derrière la destruction, l'abandon. Je ne veux ni tomber dans le romantisme, ni dans une peinture trop négative et douloureuse. Derrière chaque façade meurtrie, il y a la main de celui qui l'a construite, pensée, rêvée. Laisser une maison derrière soi relève de plusieurs raisons et aucune n'est facile. Quand je pénètre dans une maison abandonnée, je sens la présence de celui qui a choisi de peindre ses murs en turquoise, ou d'orner ses hauts murs de frises raffinées et ainsi offrir à ceux qu'il aime un toit plein de beauté. Je veux honorer cela.
En quoi Beyrouth est-elle une source singulière d’inspiration
Beyrouth inspire les écrivains contemporains, les artistes, les architectes par sa complexité, ses contradictions, ses mouvements incessants. Cette singularité visuelle vient du mélange permanent entre architectures anciennes et constructions récentes, entre mer et montagne, entre souvenirs de conflits et désirs d’avenir. Ce contraste permanent crée une énergie particulière qui, je l'espère, traverse mes aquarelles et collages.

Aimer Beyrouth malgré tout
Je l’aime d’un amour absolu, solide et houleux, comme celui que l’on porte à un parent. Mon art est une tentative constante de conjurer la peur de la perte et de la disparition. Quand on me demande si je peux imaginer l'avenir de Beyrouth, je me heurte moi aussi à ce silence lourd, à ce « je ne sais pas ». Mais quand on me demande pourquoi je lui suis à ce point attachée, je souris, repensant aux tfadaleh, aux marhaba qui revigorent, à ce familier qui rassure et je sais que j'y reviendrai toujours.
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